Interview croisée avec trois acteurs du commerce rennais

Cette fois-ci ce sont trois acteurs du commerce rennais qui nous partagent leurs visions du commerce de centre-ville d’aujourd’hui et de demain. Leur point commun? Leur implication dans l’association des commerçants de Rennes, le Carré rennais. C’est parti pour les bavardages…

Membres du Carré rennais
De gauche à droite : Teddy Chevalier (Atelier Joaillerie) Secrétaire du Bureau du Carré Rennais ; Laurence Taillandier (Optique Laurence Taillandier) Vice-Présidente du Carré Rennais ; Charles Compagnon (Restaurant Le Carré) Président du Carré Rennais

Pourquoi vous impliquez-vous dans une association de commerçant?

Charles : Pour deux raisons. La première vient de ma formation, puisque j’ai passé dix ans au CJD, le centre des jeunes dirigeants. L’une des valeurs du CJD est de s’engager en dehors de son entreprise, pour le bien commun. Deuxièmement, parce que je trouvais qu’il y avait des choses à faire et face à cela il y a deux attitudes possibles ; soit on se plaint, soit on essaie de changer les choses.

Laurence : Parce que je pense que seul on a pas beaucoup de possibilités, tant sur le plan commercial que sur le plan de notre place dans la ville. Je pense que l’association est indispensable car en étant unis, nous créons une vraie force.

Teddy : Force est de constater que le métier de commerçant ne s’apprend pas à l’école et la transmission au travers une association comme le Carré Rennais est primordiale pour moi. Chaque adhérent apporte ses compétences, son expérience et son savoir-faire. Nous travaillons pour le bien commun ; pour faire rayonner le commerce et dans notre cas, plus particulièrement le commerce de centre-ville.

Les transformations du commerce liées principalement au numérique (im)posent la question suivante : quel rôle pour une association de commerçants aujourd’hui ?

Charles : La question est compliquée parce que je suis dans l’association depuis deux ans, je n’étais pas commerçant avant donc j’ai peu de recul. Le rôle d’une association de commerçants aujourd’hui est essentiel car elle permet d’humaniser les relations. Le commerçant est déjà isolé de part sa fonction. Maintenant il est concurrencé par le numérique. Donc ce réseau est essentiel car il permet de rompre l’isolement. L’association a un rôle d’accompagnement face à la mutation numérique si elle en prend la mission.

Laurence : L’association est indispensable pour fédérer le commerce de proximité qui a un réel avenir. On reparle énormément du commerce de proximité et l’association a ce rôle à jouer pour l’activité commerciale à l’intérieur des magasins, mais aussi pour créer le flux et la circulation entre les rues. La dimension numérique est un complément à mettre en place pour inciter les clients à venir en centre-ville. C’est une vitrine indispensable. L’association a un rôle d’unité avec les commerçants à travers la mise en place de services et l’accompagnement à la réflexion ensemble. D’autre part, elle doit inciter l’ensemble des commerçants à avoir leur propre vitrine sur le web. Je crois à la synergie.

Teddy : Une association est par définition ouverte à tous, ce qui implique que des commerçants de tout horizon se côtoient. Bon nombre d’entre nous ne maîtrisent pas les outils du numérique et ils n’ont qu’une vague idée du potentiel qu’il peut représenter pour développer leur activité. Très inquiétant ; ils se retrouvent face à des acteurs de la vente en ligne qui vont jusqu’à développer leurs activités au travers de boutiques physiques. Ces nouveaux entrants utilisent à la perfection les leviers digitaux d’acquisition ou de fidélisation et se concentrent sur l’expérience client. En sachant que plus de 70% des 18-35 ans se renseignent souvent ou systématiquement sur Internet avant d’acheter en magasin, le sujet est plus que d’actualité pour nos commerçants indépendants. Partant de ce constat, il est indispensable que les associations de commerçants mutualisent leurs compétences pour orienter leurs adhérents dans les bonnes directions et ainsi, qu’ils ne loupent pas le virage du numérique (déjà bien entamé…).

Dans votre idéal, quel serait le modèle économique pour cette association face à ce rôle à jouer ?

Charles : Que l’association soit auto-financée par les commerçants pour être autonome. Du point de vue du Carré Rennais c’est un objectif. C’est un idéal, je pense, partagé par toutes les associations de commerçants pour qu’elles représentent eux-même. Après, dans le modèle économique, les pouvoirs publics ont une obligation selon moi de participer au financement de ces associations. Dans le sens où une association de commerçant, comme le Carré rennais, œuvre pour le bien commun, pour le développement économique du centre-ville. Nous sommes un maillon de la chaine qui participe au développement économique de la ville. Nous sommes des employeurs. C’est aussi la participation au rayonnement touristique de la ville de part la diversité des commerces installés en centre-ville. Donc un modèle économique indépendant dans son fonctionnement et avec des subventions sur les animations.

Laurence : Il y a deux possibilités, avoir une association totalement indépendante, qui n’aurait comme adhérents que les commerçants, mais suffisamment nombreux pour faire vivre l’association. L’autre possibilité ; avoir un partenariat avec la Ville, si la Ville voulait jouer la carte de son centre avec les commerçants comme acteurs du territoire.

Teddy : Aide toi et le ciel t’aidera. Les pouvoirs publics ne sont pas la solution ; ils doivent composer avec les centres commerciaux installés sur leurs territoires, les grandes enseignes mais aussi les géants du ecommerce qui installent leurs entrepôts un peu partout en mettant en avant les emplois créés. Je crois que le salut d’une association de commerçants passe par son indépendance et sa capacité à s’écarter le plus possible de la politique. Son rôle doit-être de conseiller ses adhérents pour qu’ils améliorent leur attractivité face à la concurrence. Une fois qu’on a dit cela, la seule solution reste un financement par ses adhérents et les services proposés.

Aujourd’hui, les associations de commerçants suivent un modèle d’adhésion traditionnel à travers une cotisation annuelle, c’est aussi le cas du Carré Rennais. Selon vous, le modèle de la gratuité (symbolique) et des services à la carte appliqué par de plus en plus d’entreprises (à l’origine propre à certaines compagnies aériennes) ne pourrait-il pas s’appliquer ici ?

Charles : L’idée est bonne parce que l’on paye au service utilisé. Le seul inconvénient est qu’il faut animer ça. Il faut une dimension commerciale à l’association. Ce système serait plus juste mais il faudrait revoir le modèle organisationnel.

Laurence : Je trouve ça intelligent tout dépend du modèle de l’association. Si la Ville accompagne l’association alors elle pourrait se permettre de faire des services à la carte. Car ce modèle nécessite d’avoir suffisamment de moyens en amont pour faire vivre l’association. Nous toucherions à la fois des commerçants et des professions libérales qui seraient tout aussi intéressées d’adhérer. Le centre-ville est un magma de vie dans lequel l’association doit intégrer tous ceux qui contribuent au dynamisme économique et qui génèrent du flux dans la ville. Pour aller plus loin, les transports, mais aussi les services de livraison à domicile, devraient rejoindre l’association.

Teddy : Je pense plutôt à un mix ; une cotisation raisonnable, adaptée à la taille de chaque commerce et des services connexes à forte valeur ajoutée. Le règlement d’une cotisation est un acte symbolique qui permet l’adhésion et il a l’avantage de répartir les charges itinérantes à la vie d’une association de manière plus équitable. Miser uniquement sur le service reviendrait à se transformer en agence avec une logique de rentabilité qui nous écarterait des petits commerces.

L’une des questions principales est de connaitre la vraie valeur d’une organisation. Par exemple, si l’on prend le cas Amazon, la valeur n’est pas dans la vente de produits mais dans son rôle de référent en termes de vente (commentaires et connaissance produits, prédiction de consommation, abondance de l’offre…). Selon vous, quelle est la vraie valeur du Carré Rennais?

Charles : Pour moi le Carré Rennais n’a pas encore réussi à dégager sa valeur. Du moins, elle n’est pas bien identifiée par les commerçants. De façon générale, le commerçant n’a pas le temps. Or, l’association leur permet de gagner du temps dans leur démarches administratives et autres. Elle a un rôle de facilitateur. La valeur principale identifiée serait celle-ci. La notion d’isolement, mais aussi la lecture parfois compliquée des services administratifs, peuvent être soulagées de cette façon. La seconde valeur serait son rôle de porte-parole qui n’est pas encore suffisamment reconnu même si l’action existe. Cette idée de « Je suis un petit ma voix ne compte pas » est réelle, mais la voix de dix, cent, trois cents petits réunis peut faire la différence. C’est le choix d’adhérer pour faire entendre sa voix.

Laurence : Fédérer les acteurs économiques du centre-ville et faire rayonner principalement.

Teddy : J’en ai parlé rapidement précédemment. Mutualiser l’expérience est une valeur primordiale pour une association de commerçants. Un entrepreneur qui s’installe ou déjà installé ne doit pas rester seul ; il doit savoir s’entourer de compétences multiples. Le Carré Rennais doit continuer à avancer sur cette voie en rendant chaque commerce plus attractif, c’est l’ensemble de la destination centre-ville qui devient plus attirante !

Quels seraient les 3 projets/travaux, prioritaires pour l’association de commerçants de Rennes?

Charles : Le premier sujet est celui de la transition numérique. Aujourd’hui on a des panneaux d’affichage dans le centre-ville tagués et inertes alors que dans d’autres villes des dispositifs d’interactions sont plus développés en lien avec le centre-ville commerçant (applications, mobiliers, etc.). Le deuxième sujet c’est d’être associé au plan d’accessibilité de la ville sous le prisme unique du commerce. Il y a beaucoup de diversité d’opinion du côté des commerçants sur ce sujet de l’accessibilité et je pense que l’on devrait les intégrer. Le troisième est le rôle à jouer sur l’animation du centre-ville.

Laurence : Accompagner un service de livraison et ramassage de colis en centre-ville peut être un premier projet à soutenir. Cela pourrait être d’aider les vélos-taxis à être plus présents et disponibles pour les usagers. Enfin, continuer à fédérer autour du commerce (commerçants, artisans et professions libérales) ce que nous sommes en train de faire à travers la mise en place de référents de rue. Peut-être également créer un annuaire intra-commerçants pour la mise en relation de chacun. Je pense aussi à un salon organisé par l’association des commerçants qui serait ouvert un weekend au-delà des frontières de la ville pour faire parler de tous les possibles à Rennes en matière de commerce.

Teddy : Dans le désordre, je dirais : 1 – Faire un état des lieux constant de l’attractivité de chaque commerce adhérent, autant sur le plan digital que sur l’approche traditionnelle (accueil client, merchandising, service après-vente, etc.) . L’idée est de faire du cas par cas plutôt qu’être généraliste au risque d’être déconnecté des problématiques des commerçants. 2 – Organiser des rencontres régulières entre commerçants pour encourager l’échange. Profiter de ces moments pour parler de sujets qui impactent directement la vie de nos commerces (transformation digitale, évolutions juridiques, urbanisme, concurrence, etc.). 3 – Développer la visibilité des commerces adhérents au travers des outils du Carré Rennais (Site Internet, Réseaux sociaux, Blog …). On peut également citer ici des initiatives comme la campagne d’affichage réalisée par l’association en 2017.

Google s’installe physiquement en centre-ville. Prenons cela à contre-pied. Et si à l’inverse, l’association de commerçant se dématérialisait pour devenir plateforme. Comment l’imagineriez-vous?

Charles : Google arrive en centre-ville, c’est un signe que les centres physiques ne sont pas suffisamment exploités car il y a un besoin de présence physique. C’est pareil lorsque l’on regarde la boutique Nespresso, nous sommes dans un type de commerce où tout peut être commandé en ligne mais il y a un besoin de représentativité physique. Nous, commerçants, nous avons un besoin de représentativité en ligne encore plus fort. Aujourd’hui, le centre-ville doit être physique et virtuel pour pouvoir capter l’ensemble des publics. Cette plateforme serait à destination des clients en premier lieu, mais elle pourrait être aussi avec une porte d’entrée inter-commerçants. C’est plus facile d’imaginer les services aux clients mais cela pourrait aussi être la possibilité de construire des services entre commerçants et d’accompagner une forme de solidarité à travers l’outil numérique.

Laurence : Lorsque je parlais d’un annuaire crée par le Carré rennais, cela pourrait être un annuaire en ligne, interne pour que tous les adhérents puissent y faire leur propre recherche à travers des mots-clés, selon leurs besoins. Le premier facteur de progression si l’on prend la plateforme serait le travail ensemble. Ensuite, un travail pourrait être réalisé pour rayonner au grand public. Finalement, l’annuaire pourrait s’ouvrir au grand public afin qu’il touche à la fois les commerçants et le public. Un vrai service en ligne. Cela même si il est important de souligner que ce qui fait notre particularité reste la relation humaine en boutique. Rien ne remplacera le contact en direct.

Teddy : Je ne crois pas à cette idée. Les DNVB (Digital Native Vertical Brand), les GAFA (Google, Amazon et Apple notamment) et plus généralement les ecommerçants comprennent aujourd’hui que toute une génération est en quête de sens, de services et de conseils. Autant d’éléments qui sont difficiles à traduire de manière totalement dématérialisée. Et c’est l’atout majeur du commerce local ; savoir se digitaliser tout en conservant ce qui fait sa force. Donc proposer une association sans ce contact serait à rebours de cette tendance.

En tant que commerçant d’aujourd’hui, quelle est votre vision du centre-ville commerçant de demain?

Charles : Au moment où je vous réponds, j’ai du mal à me projeter. Je suis à Rennes depuis novembre 2012. Je vois des choses à la fois très positives et très négatives. Elles sont de forces équivalentes. Je communique de façon positive mais il ne faut pas occulter les choses négatives. Mon sentiment est l’inquiétude sans vouloir faire le « c’était mieux il y a vingt-cinq ans », je n’y étais pas. Cette notion d’accessibilité m’inquiète. Nous avons des comportements de consommateurs qui n’ont pas évolués quant à l’accessibilité et face à eux des convictions politiques bien présentes qui n’en tiennent pas forcément compte. Òr, il n’y a pas de mystère, le commerce ne marche que si il y a des clients. Il risque donc d’y avoir une offre à s’étendre en périphérie et, tels les cours d’eau, les clients vont là où on circule le mieux. Si il y a une notion ou un sentiment d’inaccessibilité cela devient compliqué. Je ne sais pas, lorsque demain tous les grands travaux seront finis – car nous sommes en période de mutation – de quel côté retombera la pièce, pile ou face. Mon centre-ville idéal c’est avant tout un centre-ville où il n’y a pas de locaux vacants, où il y a une mixité des offres et des publics, avec des acteurs économiques et des services publics. Il serait piéton avec des systèmes extraordinaires pour amener les gens au bord de cette plateforme piétonne, avec différents modes de transports.

Laurence : L’idéal serait de revoir un flux de personnes beaucoup plus important à déambuler en centre-ville, comme cela a pu être le cas il y a quelques années. Le plaisir de venir dans la ville pour consommer, mais aussi flâner, se balader. Il faut redonner à Rennes une dimension de ville plaisir. Pour cela, il s’agit de simplifier les accès et le problème de la voiture. En réponse, je verrais la mise en place de « réservoirs à voitures » avec des relais. Puisque l’on est une métropole et que l’on veut attirer, il faut que dans toutes les entrées de la ville il y ait ces possibilités de stationnement, puis un réseau de transport électrique (sous plusieurs formes : mini-bus, bus, tuk-tuk, etc.) pour permettre de se déplacer en ville. Il s’agit de faciliter l’accès. Ce que je reproche à la Ville, car la réflexion porte sur comment rendre le centre-ville plus respirable, plus joli, ce avec quoi je suis d’accord, mais il faut anticiper les conséquences et proposer des alternatives. L’idée est vraiment de réfléchir à des solutions qui n’existent pas encore, d’être créatifs et de soulager les gens qui se déplacent afin qu’ils aient l’esprit libre et une pleine notion de plaisir. Si la ville redevient une destination de passage, de plaisir, tout va s’en ressentir.

Teddy : Les nouveaux clients conçoivent aujourd’hui le shopping différemment. L’idée n’est plus de passer le moins de temps possible dans les magasins mais bien de vivre une expérience. À mon sens, se garer devant une boutique pour filer 5 minutes plus tard ne correspond plus à leurs attentes. Ils flânent seuls ou en famille, quitte à y passer la journée. Entre deux magasins, ils prennent le temps de déjeuner, de boire un verre en terrasse, de regarder un film au cinéma ou pourquoi-pas, de visiter un musée. Le centre-ville doit donc évoluer avec ces attentes ; plus de loisirs, des concepts de magasins ou de restaurants tournés vers l’expérience client, une circulation à pied (trottoirs, zones couvertes, rues piétonnes, etc.) ou en transports (navettes, bus, métro, etc.) plus facile, des parkings (gratuits ?) en périphérie où il est toujours aisé de trouver une place… bref, il faut réenchanter le centre-ville.

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